Les Grands Anciens
« In the beginning there was nothing, which exploded. »
Terry Pratchett
Certains se demandent sûrement quels rapports farfelus entretiennent un dieu serpent et des cyborgs, un hippie attardé et des ordinateurs mystiques avec la fin d’un monde. Ne voulant pas répondre directement aux interrogations légitimes de ces sympathiques curieux, je vais me permettre de louer à présent quelques Grands Hommes.
Nous allons un peu parler culture, un peu de littérature, beaucoup de livres à deux sous et faire quelques bonds entre quelques imaginaires.
À commencer par celui de Lovecraft. Quel intérêt à part troubler mon aimable lecteur que d’ici rappeler le Reclus de Providence? Ce misérable et xénophobe auteur de gare au style adolescent? Le triste fournisseur frustré des Pulp des années 1920 ? Parce que ce génie de l’imagination propose un des premiers panthéons de la littérature populaire qui soit dépourvu de conscience du bien et du mal et dans lequel l’humanité n’est rien qu’une chose insignifiante qui ne peut comprendre les océans de ténèbres l’entourant. Au milieu du chaos, au son de joueurs de flûte aveugles et idiots, les dieux informes attendent en rêvant. Plus encore, cette violence aveugle est décrite en termes organiques, visqueux, rampants… Un aspect biologique et gluant que l’on retrouvera des années plus tard dans le décor d’un film comme Existenz de Cronenberg ou évidemment dans les créatures d’Alien.

Faut-il lui opposer l’imaginaire de Tolkien? Hélas combien d’enfant de hippies s’appellent Galadriel? Ça peut être pire n’est-ce pas Frodon? Et que je me balade en robe blanche et brillante en déclamant des vers dans une Nature que même un témoin de Jéhovah trouverait clinquante à force d’éructer de joliesse benoîte…

On pourrait prétendre, au-delà de l’œuvre des deux maîtres respectifs, opposer leurs successeurs et activateurs. Je prétends d’ailleurs pas que les types qui invoquent Cthulhu ou Nyarlatothep le soir dans le jardin soient moins atteints que les chanteurs de chants elfiques mais il y aurait matière à un développement qui suivra peut-être.
En attendant, si nous retenons d’un coté pour Tolkien l’idée d’ordre cosmique, et pour les elfes ou les dieux les adjectifs beau, clair, propre et ordonné, à l’exception des forces comme Melkor ou Sauron qui refusent cet ordre naturel matérialisé par le Chant de la Création mais passons, de l’autre l’idée de chaos cosmique avec des adjectifs comme aveugle, incompréhensible, rampant, grouillant pour Lovecraft et ses flûtistes tarés, on pourrait formuler des pôles maximums de représentation de la Nature.

Monstre Lovecraftien
Si les images des Terres du Milieu sautent aux yeux lorsque l’on parle des hippies et de l’ordre cosmique, les dieux hideux de Lovecraft peinent à priori à s’imposer comme modèles…Pourtant on a tous vu Alien… Et peut-il y avoir un désordre cosmique? Pourrait-on utiliser nos deux écrivains comme les pôles antinomiques d’une réflexion cosmographique ? Le développement susmentionné s’avère presque nécessaire. Parlons donc d’autre chose.
Il faudrait sans doute mettre en scène pour continuer à creuser des représentations plus ou moins populaires, quelques super héros arrivés à ce point afin de nous détacher du cosmos et de revenir à l’humain, tant artificielle que soit cette séparation. Ou rappeler ensuite l’age d’or de la Science-fiction et ses fusées dorées dressées vers le ciel pour explorer des espaces vierges et prometteurs. Mais les années cinquante angoissantes voient étouffer aussi un prophète ambigu et paranoïaque: Philip K. Dick.
Nous continuons résolument à promener un regard non biographique et thématique sur quelques oeuvres et sur ce dernier plan, en racontant toujours la même histoire de paumé, Dick est presque partout précurseur: l’androïde, les corporations, l’intrusion d’une ou de plusieurs réalités dans un monde qui se fissure à force de glisser, le jeu trouble d’une mémoire éclatée, entre drogue et écran, qui hésite sur son humanité… L’écrivain annonce magistralement la société paranoïaque et schizophrène de ce vingtième siècle qui ne cesse de finir.

En toile de fond, cette angoissante question “Qu’est-ce qu’un humain” est posée avec une vigueur et une profondeur renouvelée. Ici interviennent les robots. Dans l’œuvre de Dick, ils sont un moyen de mettre en scène positivement ou négativement l’empathie, force définissant l’homme selon l’écrivain. L’empathie, c’est de façon simple la capacité de ressentir ce que l’autre ressent, quel que soit la forme que cet autre puisse avoir. Donc un robot, ou à fortiori un protoplasme extraterrestre, peut être plus humain qu’un humain, et l’humain plus mécanique qu’un robot, propos qui sera familier aux spectateurs de Blade Runner de Ridley Scott (la nouvelle de Dick s’appelait Do Androïds Dream of Electric Sheep? d’ailleurs). Ceci n’est qu’une facette de l’œuvre de Dick (ai-je besoin d’écrire que j’y reviendrai). Cette facette permet de continuer un parcours qui passe par Asimov et ses fameuses trois lois de la Robotique J’aime bien ce monsieur, mais depuis qu’il a formulé ses lois, on le retrouve en Saint Père de la Robotique, mis et mangé à toutes les sauces. D’accord, c’est lui qui invente ce mot mais il occulte souvent des écrivains plus déroutants et détonants comme le Dick dont nous venons de parler.. Asimov écrit comme un scientifique. On trouve plus beau. Ça tourne parfois en rond, à la démonstration, mais on y trouve des idées fortes. Dans I’Robot le livre, recueil de neuf merveilleuses nouvelles, il formule les fameuses lois régissant les rapports entre l’humain et les robots puis les dérègle subtilement par des processus psychologiques comme la double contrainte ou invente un robot Descartes découvrant sa conscience et son doute. Et mieux, en évitant le vieux coup rabâché de La Créature Rebellée contre son Créateur. Le robot est souvent soumis mais cette soumission n’est jamais passive prenant souvent la forme d’une découverte mutuelle des possibilités des créatures et des créateurs.
Ainsi, dans un temps, le robot s’approche de l’homme, mais l’homme se rapproche aussi du robot.
Par exemple Robocop. Je garde Donna Haraway sous la main, parlons néanmoins du cyborg. Et donc de près ou de loin du cyberpunk. Mais dans un autre article. Puisque à moins de laisser artificiellement la chute en suspension dans le vide, je dois renouer les fils de ces pièces qu’on croirait rapportées.

Avant, à travers Tolkien et Lovecraft, nous aborderons un rang de représentations sur la place de l’humain dans le cosmos. Ensuite, sans respecter la division canonique, nous aborderons des rapports au corps, mais aussi au sens de l’humain qu’impliquent ces représentations en tentant de montrer l’impact réciproque entre les technologies extrêmement impliquantes que nous utilisons aujourd’hui, les mouvements imaginaires provoqués par ou précédant ces mouvements et les impacts possibles sur les représentations mais aussi les potentialités concrètes d’être humain.
Nous parlerons par exemple du cyborg comme manifestation d’une tendance de la technologie à se biologiser et de la nature à se technologiser. Tout se passe comme si, dans une certaine littérature au moins, ailleurs peut-être, l’on pouvait brouiller les catégories de l’animé et de l’inanimé. C’est là que nous reverrons Lovecraft d’abord puis Dick et les robots, les cyborgs, enfin. Prolongeant ces imaginaires qui anticipent ou sous-tendent des notions actuelles, j’estime que cette formule rend assez bien compte de réalités contemporaines et pourrait même être le prétexte d’une analyse historique. En vrac quelques mots: implants, ogm, bionique, shaman, transsexuel…Bien racoleur mais du pain sur la planche quand-même…
Les Astres sont propices…
Toutes les illustration sont propriétés de leurs auteurs et reproduite à des fins désintéressées pour instruire et distraire. Naïvement. Merci.
0 Réponses vers “Les Grands Anciens”