30
sept
09

Nyarlathothep et le Dieu Machine Partie I Le Rôdeur devant le seuil

Nyarlathothep et le Dieu Machine Partie I Le Rôdeur devant le seuil

Thou thoughest that I was althogether such a one as thyself.

(…)

Setebos, Setebos, and Setebos !

Thinketh,  he dwelleth i’the cold o’the moon.

“Tinketh He made it, with the sun to match,

But not the stars, the stars came otherwise;(…)

Robert Browning, Caliban upon Setebos or natural theology in the island

Bender de 50ft et Cthulhu-Zoidberg dans Futurama de Groening

Bender de 50ft et Cthulhu-Zoidberg dans Futurama de Groening

Lovecraft est un auteur surprenant. Tout ou presque ayant été écrit sur sa vie de reclus, nous n’y reviendrons pas. Ce qui semble plus intéressant serait d’interroger les ouvertures que son imaginaire torturé a permises. Son influence a fait tache d’huile à plusieurs niveaux.

À l’intérieur, depuis la mort de Lovecraft, le mythe ne cesse d’évoluer depuis les tentatives manichéennes d’un Derleth pour poursuivre ses travaux jusqu’à l’excellent jeu de rôle de Chaosium, érudit mais délirant et aux bibliographies irréprochables, originales, inspirantes. Des films, parfois médiocres, des bandes dessinées, des jeux vidéos, même le docteur Zoidberg ou les pirates des Caraïbes de Disney témoignent de l’impact du mythe poulpoïde.

le pirate Davy Jones de Pirates des Caraibes. Notez la ressemblance avec Zoïdberg

le pirate Davy Jones de Pirates des Caraibes. Notez la ressemblance avec Zoïdberg

À l’extérieur, ses nouvelles sont encore citées en exemple de construction de l’intrigue, ses descriptions quasi-scientifiques d’un surnaturel extravagant sont paradigmatiques. On trouve même certains écrivains français pour rejouer Poe et Baudelaire et s’identifier à lui à coup de biographies orientées…

Nous avons déjà mis en regard ces univers avec ceux de Tolkien. Nous allons commencer par étoffer ce propos puis tenter de l’étendre et de le rendre pertinent par rapport aux bouleversements du corps humain que nous appelions cyborg un peu plus tôt. Partant, et si ce roboratif menu ne vous a pas gavé, nous reviendrons à la machine et à la singularité.

Donc Tolkien est un auteur à l’oralité profonde et dont l’œuvre est inscrite à la fois dans une tradition catholique rare en Angleterre ainsi que dans une maîtrise extrême du fond mythologique occidental. Linguistique tout autant évidemment. En ce sens, il n’est pas étonnant que son monde soit empli d’ordre à l’exception de l’Ennemi, déchu, rebelle à Eru, le Créateur du monde par la musique. Seule la nature pervertie par Sauron ou son maître Melkor peut être source d’effroi, ou la nature dont on a oublié les secrets et qu’il faut séduire à nouveau à l’image des Ents ou du mariage d’Aragorn avec une princesse elfique. La compréhension du chant de la création permet à la créature de s’unir idéalement avec voire de maîtriser cette création.

La lampe des Valar par Ted Nashmit

La lampe des Valar par Ted Nashmit, une vision des terres du début du monde de Tolkien

Pour proposer un argument concret, remontons aux temps de la création de la terre. Deux formes de divinités s’opposent : Les Valar, les agents d’Eru et Melkor le Morgoth, c’est-à-dire le noir ennemi du monde. Les Valar créent la lumière et Morgoth tente de l’étouffer. Son action, c’est une idée qui revient souvent directement, est de pervertir la création et il est rarement capable de créer par sa propre malignité, mais alors ses œuvres sont horribles. Les orcs sont une perversion des Elfes, comme le thème perverti de la musique de la création qui, au fond, participe à sa gloire. Faites-moi confiance ici. J’aime J.R.R. Un jour je savais même ses prénoms. L’œuvre de l’Ennemi, si elle semble s’opposer à la création, finit par manifester encore plus l’œuvre du Créateur. Si vous voulez des références, c’est accessible dans le Silmarilion, dès les premières pages, mais on en trouve des versions dans l’histoire des Terres du Milieu, douze volumes de travaux en cour.  Si vous préférez,on en parle. Il paraît que je m’emporte un peu sur ce sujet. Il suffit de penser que Sauron, sujet puis successeur de Melkor, est « Dark Lord on His Dark Throne »  dans le fameux poème liminaire du Seigeur des Anneaux pour retrouver cette image de ténèbres. Gandalf  quant à lui brille d’un feu blanc lorsqu’il devient Mithrandir. Ainsi deux forces semblent s’opposer, mais réunies sur un plan plus élevé.

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L’univers en apparence manichéen de Tolkien trouve sa finesse dans son style admirable, dans les milles nuances des initiations qu’il met en scène, dans les poésies elfiques ciselées comme les parures des Noldor, dans l’équilibre délicat de ses contes mélancoliques… Mais sa vision du cosmos oppose ordre et désordre comme le lumineux triomphant face aux ténèbres vaincues mais jamais tout à fait détruites. Le dernier chapitre du Seigneur des Anneaux est un véritable manifeste écologique et cosmique qui montre la Comtée ravagée par la guerre revivre par l’action de ses habitants (Ici, disons-le tout de go : lisez le livre si vous ignorez que les Hobbits vivent dans la Comté  et que vous n’avez pas tout compris aux lignes précédentes: si vous le savez par un des films, lisez le livre quand bien même). On pourrait gloser sur le rapport entre cosmos et nature, théologie et écologie. Le tout est fortement marqué du sceau de la dualité, on l’a dit, le voyage, la quête, pouvant être vue comme le moment de naviguation entre les pôles de la lumière et des ténèbres.

En face, le style de Lovecraft est puéril, il écrit des romans à deux sous, ses inventions linguistiques (Shub-Niggurath..sic…) sont au mieux étranges et il raconte à peu près toujours la même histoire de marginal perçant les noirs secrets de l’univers…Pourtant son cosmos est le lieu d’un balancement radical. Son Cosmos est un Chaos informe.

"Shoggoth Mother" by Maija Pietikäinen

"Shoggoth Mother" by Maija Pietikäinen

Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme.

Si la lumière s’oppose aux ténèbres ici aussi, l’un n’est pas la face éclairée de l’autre. La lumière effraye autant que l’ombre. Le monde de Lovecraft ne souffre ni bien ni mal, sa nature est une force incompréhensible et violente qui échappe à la maîtrise de l’humain tout en étant d’une fécondité démoniaque. La mère nature devient Ia’Shub-Niggurath le bouc noir aux milles chevreaux difformes et féconds, la pourriture s’étend sur les plantes, les bêtes et les hommes transformant les êtres en parodies grotesques et incompréhensible…L’univers lui-même peut tout à coup le temps d’une vision devenir un être inconnu et grondant, aux angles impossibles, aux dimensions brouillées.

Les dieux lovecraftiens sont terrifiants en raison de leur altérité profonde qui les met hors de  portée des humains, sauf des sorciers et des marginaux qui rejettent jusqu’à leur humanité pour les merveilles démoniaques promises par leurs divinités démentes. Cependant, malgré tout, ces dieux extraterrestres sont ancrés dans la matière. Leur puissance, leur étrangeté vient de leur maîtrise différente du monde, plus sauvage, plus intime aussi, plus savante surtout. Ils ne sont ni des créateurs ni des organisateurs, juste des êtres à l’échelle cosmique, personnifiants la nature dans toute son étrangeté mais faillibles et part de l’univers sur un plan pour l’instant inconnaissable.

Une explosion atomique ou un avatar d'Azathot sur http://www.flickr.com/photos/19458208@N00/272972197/

Une explosion atomique ou un avatar d'Azathot sur http://www.flickr.com/photos/19458208@N00/272972197/

Si l’on pose par-dessus les images lovecraftiennes une vision néo-darwinienne tourmentée de l’évolution ou les dérivés physiques des théories de l’émergence ou du chaos, on imagine aisément les deux univers mentaux se rencontrer et la nature brute et protéiforme de l’écrivain faire écho esthétiquement à quelque théorie pointue. L’imaginaire, même barbare, accompagne en douceur le basculement du centre de gravité d’un monde scientifique dont l’humain ignore et découvre l’ordre, le Cosmos, à un monde dont l’humain découvre le désordre, le Chaos. Nous pouvons donc nous permettre de jongler entre une vision rationnelle et un imaginaire assumé en tant que tel. Pensons, pour préciser les champs lexicaux, à la mécanique céleste qui accompagne les représentations du cosmos jusqu’à Newton puis imaginons le monde comme un chaos émergent. Même quand il appelle à la beauté des nouveaux modèles scientifiques, Trinh Xuan Thuan titre L’harmonie et le chaos.

Il serait hasardeux d’envisager sur ce point une influence aussi tutélaire que celle Jules Vernes ou d’Isaac Asimov, devenus des saints prophètes scientifiques et souvent cités sur le registre de la vocation. L’intérêt d’invoquer Lovecraft est bien plus de mettre en scène sur un plan impressionnant mais fictif une sensibilité au chaos émergent qui transparaît dans certaines visions soutenues par une rationalité extrême. Evidemment, le chaos scientifique est différent du chaos des Pulp et nous ne nous y avancerons pas plus.

D’autant que le thème de l’hybride et du mutant nous permet un angle d’attaque plus intéressant. Le cadre général littéraire semble biologique plus que technologique. Les limites entre ces deux mondes restent brouillées par l’étrangeté des créatures concernées. Je m’infiltrerai plus bas dans cette brèche, pour l’instant voyons des hommes des bêtes et des choses sans forme s’unir, évoluer et pour certains disparaître dans un univers débarrassé d’un centre anthropomorphe. L’univers lovecraftien n’est pas fermé à l’humain  mais plutôt à cet humain, dans le sens où la vision du réel provoque un basculement dans la folie, c’est-à-dire dans un monde aux références radicalement différentes mais tellement vraies que leur révélation provoque un effacement brutal de l’humanité du personnage, non significative lorsqu’il change d’échelle. Au prix d’une adaptation hideuse, souvent matérialisée par des tentacules, des cils vibratiles, des orifices ou des organes, le sorcier devient capable de maîtriser en partie ces énergies. Il perd alors petit à petit tout ce qui le lie à notre monde mais cela lui importe peu tant nous sommes aveuglés.

Ainsi le sorcier lovecraftien provoque une certaine sympathie trouble puisqu’il parvient par la renonciation à dépasser sa condition humaine, tout en sombrant il est vrai dans une horreur gibbeuse (sic).

le sorcier Wilbur Whateley

le sorcier Wilbur Whateley

Tout ce chemin pour en arriver à ce point, la mutation radicale. Mais je dois faire une remarque chronologique. Lovecraft écrivait dans les années 1920. Il situait ses textes dans son époque, ce qui devait augmenter leur efficacité alors et provoque aujourd’hui une délicieuse nostalgie. Sa postérité littéraire est continue mais dans des cercles limités, quoi que son influence discrète n’ait cessé de croître pour en faire un véritable lieu commun aujourd’hui. Pourtant, ses visions offrent un contexte, présenté comme effrayant soit, mais qui permettrait de dériver vers le nœud où se croisent nos technologies et nos corps dans la lumière crue d’une rationalité qui s’explose elle-même. Pour éclairer notre propos, il convient donc de faire évoluer dans l’intervalle deux personnages littéraires et scientifiques: le mutant et le robot. Et si les Astres sont propices, vous attendrez un peu avant de lire la suite…

... le demi-frère de Wilbur illustré par Raphael Garcin

... le demi-frère de Wilbur illustré par Raphael Garcin

En passant, Robert Browning met en scène Caliban, fils du démon Sétébos et de la sorcière Sycorax selon la tempête de Shakespeare dans un dialogue du crée au créateur paru peu après les thèses de Darwin…

Toutes les illustration sont propriétés de leurs auteurs et reproduite à des fins désintéressées pour instruire et distraire. Naïvement. Merci.


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