Éclaircie
Shine On You Crazy Diamond
Pink Floyd

Pour le plaisir....
Peut-être devrai-je être un peu plus clair sur le sens et les buts de ces écrits virtuels? Il me semble que, touchant à un sujet éminemment complexe, je t’ai promené, ami lecteur, dans un espace multidimensionnel étrange dont je dois te donner quelques clefs. Il me faut poser des arrières plans, composer quelques structures, éclairer quelques mêmes…
Tous à mon sens se rejoignent dans une même direction, à savoir dans les coups de boutoir que nous recevons dans notre identité. Je ne parle pas d’un quelconque sentiment national mais d’un phénomène plus intime et plus profond qui touche au sens même de l’humain. Ceci peut être compris à plusieurs niveaux différents tant philosophiques que technologiques, autant réels qu’imaginaires, à la fois sociaux et cosmiques voire politiques.
Et une fois ces gros mots posés, je vais les développer. À partir de cette idée simple que la culture, comme la griffe ou la dent, est un processus évolutif complexe et mouvant qui permet une meilleure utilisation de la fabrique du réel. Et que si la culture n’est pas une question uniquement humaine, l’humain est décidément un phénomène culturel.

Trouvé sur http://www.urbeingrecorded.com/news/2009/08/14/the-transhuman-gap/
Reprenons rapidement depuis le début de l’anthropos sans nous arrêter trop longtemps et sans oublier que la première occurrence de humanus veut dire aimable ou civilisé. Nous revenons quelques millénaires en arrière, chez les Pères de la Philosophie, le phare de la Grèce, comme disait mon prof citant Hugo ou Chénier je crois, vers 1800 selon le véritable auteur: « Le monde naît, Homère chante, c’est l’oiseau de cette aurore ». (Personnellement je mise sur Chénier mais va savoir… )
Nous pouvons déjà envisager plus de 2000 ans de construction culturelle. Facile de montrer en deux phrases une filiation intellectuelle par ailleurs des plus évidente puisque nous parlons encore de philosophie et commençons nos cours avec les présocratiques. Faire comprendre le poids de cette habitude de penser l’humain depuis Platon est plus compliqué et demanderait une analyse serrée. (Par exemple) Il serait plus long encore de démontrer comment cette philosophie, tant féconde qu’elle ait pu être par la suite, répond essentiellement à des préoccupations locales géographiquement, chronologiquement et socialement. La République, bien qu’utilisée comme référence au cours des siècles, répond d’abord à une problématique hellène limitée socio culturellement. Nous passerions ensuite quelques temps sur les dialogues de Socrate et les récits d’Homère, on enlève bœufs, gras moutons, on achète trépieds et chevaux aux crins blonds : la vie d’un homme ne se retrouve pas, jamais plus elle ne se laisse ni enlever ni saisir, du jour qu’elle est sortie de l’enclos de ses dents. (Iliade IX, 405-409)

Achilles et Ajax
Considérant que j’y vais déjà assez fort comme, ça, je me contenterai de rappeler que la philosophie est sortie victorieuse du conflit qui l’opposa à la sophistique et que nous donnons depuis comme surnom à la Pensée l’appellation d’une école de pensée précise.
Puis nous discuterions son influence…
Et, bien sûr, nous n’aurions pas affaire à un tout monolithique. Les Chrétiens par exemple, des Chrétiens plutôt tant les voix sont multiples, ont apporté leurs pierres à l’édifice. Il serait hors de propos de tenter d’expliquer ou même d’énumérer ici toutes les influences plus ou moins repérables qui amènent les phénomènes que nous éclairons. En ce qui nous concerne, contraints de réduire, nous glisserons allègrement à la Renaissance et ses prolongements. Pour commencer. C’est à cette époque que l’individu émerge lentement sur la scène occidentale. La Réforme par exemple demande explicitement une connexion directe de celui-ci avec le texte sacré. C’est d’ailleurs autour de cette émergence que se concentrera la réflexion sur la modernité.
Derrière l’individu, il y a l’humaniste et derrière l’humaniste l’humain. Inutile de revenir sur les inspirations gréco-latines des Renaissants. La machine est lancée qui conduira aux droits de l’homme et à l’apparition de l’ego. Commencez par Weber si ça vous amuse de creuser. Et par Aldo Manuce, qui répandit la culture grecque par l’imprimerie. En passant notons que la même société qui fut à l’origine de l’autonomisation du sujet conscient est aussi la société disciplinaire qui s’applique à contrôler les corps et les comportements de ces mêmes individus. À ce propos, je t’invite ami lecteur à méditer cette phrase de Foucault, Michel, « L’âme est une prison pour le corps* ». (à la fois un koan excellent et une fabuleuse mise en abîme).

Petite métaphore flashy trouvée sur http://analepsis.wordpress.com/2008/05/
Dernièrement je me demandais si le surhumain de Nietzsche n’est pas à un niveau une attaque contre l’humain en tant que figure anthropologique. C’est-à-dire en tant que créature sociale et historique. Une partie de la sociologie du vingtième siècle a d’ailleurs critiqué cette figure que je ne m’amuserai pas ici à définir plus avant. Nous reviendrons une autre fois sur ces penseurs dont nous avons cité Foucault qui disait (je cite de tête) que la figure de l’humain, comme un château de sable, pourrait disparaître du rivage de l’histoire.
Retournons plutôt à la Renaissance à l’aide d’un livre convaincant, la galaxie de Gutenberg.Son idée forte, devenue depuis un véritable slogan, est que le média est le message.

C’est-à-dire que le média utilisé pour communiquer conditionne évidemment la forme et dans une certaine mesure le fond de l’idée exprimée. En d’autres termes, la pensée scientifique par exemple est permise entre autres par l’invention de l’imprimerie qui diffuse sur une large échelle l’information semblable nécessaire au développement de l’esprit critique par le recoupement de ces mêmes textes facilement accessibles. Beaucoup des premiers Protestants français étaient d’ailleurs des imprimeurs.
Vers fin août 2008, une série d’articles relayés en Suisse par le Temps ont demandé si Internet pouvait rendre stupide sous prétexte que l’hypertexte changeait le rapport au texte et la façon de penser du lecteur. L’homme à l’origine de ces articles, dont je n’ai pas retenu le nom, s’est d’ailleurs inspiré du travail de Marshall McLuhan, dont je commente le livre depuis quelques lignes. Et qui fut admiré entre autres par Terrence Mc Kenna… (voire le père Teilhard et le serpent à plumes, premier article de cette série) On reparlera, depuis le temps que je le dis, de ce qu’il faut penser de la stupidité des nouvelles technologies. Je pense pour ma part qu’Erasme pleurerait de joie devant Wikipédia.
Nous continuerons en évoquant Descartes. Est-il étonnant que l’animal machine philosophique soit contemporain des débuts de la révolution industrielle? Qu’un traité intitulé L’homme machine apparaisse en 1750? Quelles définitions nouvelles de nous-même nous donnons-nous à travers nos technologies, qui conditionnent fortement ce que nous sommes ? Et quand je dis technologie, je ne pense pas qu’au métal. La biologie change notre rapport à l’environnement devenu écosystème, la médecine permet de transformer le genre, la physique vient de réussir la téléportation quantique…Sans oublier que beaucoup des études de science sociale sont financées par des entreprises dans des buts marketing ou que nous portons nos téléphones dans la poche…

Sanan Aleskerov Homme-machine, zone pétrolière, Balakhani, 1999
Le 22 octobre 2008, des scientifiques du MCG (medical college of Georgia) effacent une partie de la mémoire d’une souris de façon sélective. En 2009, on fait l’inverse avec des drosophiles, leur donnant de nouveaux souvenirs crées de toutes pièces. J’ai peut-être beaucoup lu Dick, mais que penserait Proust, lui, de cette histoire? Lui qui construit l’humanité de son narrateur à travers le jeu du souvenir ?
Et que dire de Craig Venter et de ses projets de construction artificielle du vivant ? Il n’hésite pas à affirmer que nous commençons à maîtriser notre évolution. Qu’est-ce que cela peut signifier pour notre identité, notre devenir, nos potentialités ?

Dans une autre direction, je lisais dernièrement un livre d’éthologie qui mettait en perspective les comportements et processus mentaux des animaux. En bref, de l’apprentissage à l’imagination, chaque processus mental est perceptible sous une forme ou une autre dans diverses espèces. Certains comportements impliquent l’apprentissage ou une certaine plasticité mentale. L’auteur s’interroge alors sur une définition de la culture qui serait utile pour parler des cultures humaines ou animales sans hiérarchie anthropomorphe en se demandant non pas si les chats peuvent lire mais ce qu’ils lisent, pour utiliser une image pas trop mauvaise. Et le postulat de la spécificité humaine de la conscience se retrouve violemment déplacé, malgré toutes les précautions de l’écrivain.

Le modèle géométrique du système solaire selon Kepler, d'après Mysterium Cosmographicum (1596).
Est-il besoin rappeler les cosmologies diverses de l’occident, d’Yggdrasil à Einstein et plus loin pour valoriser notre argument? Ce que nous pouvons, ce que nous savons, où nous nous situons conditionne notre expérience. Lorsque nous pouvons voir la Terre depuis l’espace par l’intermédiaire d’une caméra nous ne vivons plus dans le même univers que lorsque nous contemplons la clarté qui tombe des étoiles couchés sur une colline. Et nous développons des outils médiatiques pour rendre compte de ces expériences.

Je suis pas astronome mais ça doit être bien...
Les imaginaires participent donc au processus. Nous en traiterons à travers un genre principalement, à savoir la science-fiction. Tout d’abord, malgré des précurseurs comme Lucien de Samosate, Bergerac ou Voltaire, la science-fiction est un genre contemporain puisque ses premiers auteurs apparaissent au XIXe siècle. On pourrait citer Villiers de l’Isle-Adam, Wells ou Conan Doyle parmi d’autres. Puis rappeler l’age d’or ou prétendu tel des années 1920 à 1950, qui en fondent les canons majeurs, insistant ainsi sur la redoutable contemporanéité de ces textes. On pourrait aussi se reposer sur le rapport à la science, sachant que certains prétendent que la science est indispensable à la science-fiction qui la réenchante. Autant pour Lucien.

j'ai déjà vu cette gravure, si quelqu'un possède la référence...
Ce genre, par sa proposition de base, se préoccupe de questions sociales, même si les systèmes politiques sont plus fréquents que les modèles familiaux alternatifs. Enfin, par son rapport au temps, la science-fiction est mythologique, en ce qu’elle projette dans un ailleurs ouvert à l’imaginaire et dans une temporalité particulière des structures repérables dans le groupe émetteur. Ceci étant vrai de presque toute fiction, nous ne distinguons pas la S-F par son rapport au futur. Le steampunk, qui rejoue Vernes ou l’uchronie réécrivant l’histoire sont bien de la science-fiction.

Le seul, le vrai, le Monolithe!
Ainsi nous préférons nous concentrer sur des figures et des thèmes. Nous avions évoqué l’Apocalypse, qu’elle soit Chute ou Bond, en ce qu’elle cristallise dans ses acceptations contemporaines et de façon spectaculaire une série de légitimes interrogations. En plus ça met des couleurs. Mais d’abord il y a des figures. La prolifération de ces archétypes, le robot, le mutant, l’extraterrestre, l’humain véritable, l’intelligence artificielle, permet de relier ces textes, ces films, ces sites, ces messages, à une matrice de représentations et d’expériences de la conscience qui ne peut ou plutôt ne veut pas se réduire à l’humanité.
Ce successeur est le sujet de nos explorations. Alors que les Astres deviennent propices, un nouvel être se lève…

Sur http://www.dimaggio.org/Eye-Openers/posthumanism.htm
*It would be wrong to say that the soul is an illusion, or an ideological effect. On the contrary it exists, it has a reality, it is produced permanently around, on, within the body. This real, non-corporeal soul is not a substance; it is the element in which are articulated the effects of a certain type of power and the reference of a certain type of knowledge, the machinery by which the power relation give rise to a possible corpus of knowledge, and knowledge extends and reinforce the effects of this power. “the soul is the effect and instrument of a political anatomy; the soul is the prison of the body.” Discipline and Punish, The birth of the prison, Sheridan trans., New York, Vintage, 1977
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