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L’Eternel Retour du Roi

D’abord un peu de généralités. Dans le mythe, il ne sert à rien de chercher une version originale. Tout au plus trouvera-t-on des versions plus ou moins archaïques. En effet, un mythe se caractérise par ses multiples variations autant que par ses récurrences. Les thèmes de la tragédie grecque, Oedipe, Antigone, Cassandre… étaient traités régulièrement par les aèdes et les écrivains, variés lors des concours. Les Celtes avaient des bardes qui ne cessaient d’ajouter des détails à leurs histoires. Encore aujourd’hui, on raconte chaque année la mort des parents de Batman. La variation est aussi importante que le thème, avec ses inversions, ses transgressions, ses archaïsmes etc… Il n’est pas rare, pensons aux contes de fées du folklore, que les histoires restent quand leur sens est perdu. Tolkien livre une version imprimée du SdA, mais ce livre s’inscrit directement dans une certaine conception des mythes de l’occident. Le détour par la mythologie me semblait nécessaire.

Le Roi Arthur par Charles Ernest Butler

Maintenant, nous pouvons parler d’Aragorn.  C’est le Roi. Nan, mais ça a l’air évident dit comme ça mais en fait c’est réellement l’image même du souverain légitime (sans que soit jamais posée la question de son régime politique mais nous pouvons deviner qu’il sera aussi bon que possible). En fait il est roi par son ascendant, par son héritage, par ses actes et par ceux de l’univers qui le reconnaît.

The Crowning of Elessar par Greg et Tim Hildebrandt

Mais à sa première apparition dans le livre, il est encore assez ambigu. C’est peut-être la conséquence de ses origines puisque Tolkien a hésité un temps avec un brigand avant de mettre en scène le souverain que tout son univers aspirait à créer.

Car Aragorn, on l’a dit, est de la lignée la plus noble qui soit. En lui coulent les sangs de Beren et Luthien, qui prirent un Silmaril sur la couronne de Morgoth Bauglir, le Noir Ennemi du Monde, et dont il rejouera en partie l’histoire avec Arwen, les sangs des humains les plus nobles, les Edain amis des Elfes, les sangs des Noldors et des Seigneurs Eldar, de ceux qui virent les dieux et ceux qui se battaient contre Morgoth quand le monde était jeune et les dragons nombreux, le sang d’Earendil aussi, qui traversa les portes de la nuit pour devenir une étoile sur le navire qui l’avait emmené quérir l’aide des Valar avant  que le trône de Morgoth ne soit abattu. Par Elros, il est issu de la lignée des Rois de Numenor, la terre humaine la plus proche d’Aman. Elendil, Isildur, Valandil… Les plus grands seigneurs d’une époque qui est légendaire pendant la guerre de l’Anneau, sont eux-aussi ses ancêtres.

Les Rois d'Antan

Ajoutons-y la présence de Melian la Maia. Comme Romulus, Thésée, Cuchulainn et tant d’autres, Aragorn possède du sang divin, si tant est que ce terme s’applique à l’univers de Tolkien.

Mais Aragorn est l’aboutissement d’une lignée dont les membres, comme ceux des meilleurs cycles mythologiques, ont participé à tous les évènements essentiels de l’histoire de l’univers.

Comme la plupart des héros, sa naissance est tragique et il est rapidement orphelin de père et mère. Notons ce que dit sa mère à son propos (lui donnant ainsi le nom par lequel il sera connu chez Elrond): onen i-estel edain, u-chebin estel anim. “j’ai donné l’espoir aux hommes, je n’en ai pas gardé pour moi.

Un des poèmes annonçan Aragorn, par Cari Ferraro, 2003 sur http://www.proseandletters.com/Prints/Aragorn.html

Edain en l’occurrence, c’est à dire les humains amis des Elfes, les familles de Beren, Tuor et Hurin, les gens du Second âge dont nous avons parlé plus haut. Ainsi, des mots même de sa mère, son héritage et son destin sont déjà mis en scène.

De plus, avec sa lignée viennent une série d’objets dont il entrera en possession petit à petit. Réaffirmons un instant l’importance des objets dans la dynamique du pouvoir monarchique. Chez les Celtes, on trouve une série d’objets divins, une pierre, une lance, un chaudron, une épée… On en retrouve les traces tant dans la quête du Graal (Excalibur/Caledvwlch ou le Graal qui reprend le thème du chaudron de résurection), que dans la pierre sur laquelle les rois d’Angleterre sont encore couronnés. ces objets, autant que les actuels bijoux de la couronne, rendent témoignage de la légitimité du souverain. (Une fois encore, je recommande la lecture de l’excellent Cinquième Eléphant de Terry Pratchett, où ce thème est brillamment déconstruit).

Les Tronçons de Narsil

Ajoutons encore que parfois, seul le roi (ou le héros) légitime peut utiliser l’objet en question. Ainsi du siège périlleux de la quête du Graal, de l’arc d’Ulysse ou de dizaines d’objets dans l’heroic fantasy.

Bref, Aragorn hérite d’abord de l’Anneau de Barahir et de l’épée brisée, à l’adolescence qui correspond à son entrée dans le monde puisqu’il y a la révélation de son véritable nom.

ça, c’est le teaser du prochain épisode. Pq c’est quand même prendre un peu de temps pour écrire tout ça et j’ai des trucs à faire. En plus, j’ai des problèmes de mise en page. Mais à part ça c’est un exercice intéressant pour moi, puisque je vulgarise une partie de mon savoir technique, sans pression en plus. Donc merci à ceux uni suivent, ça me rassure. N’hésitez pas à laisser des remarques, surtout si je deviens pas clair. Par contre j’aurais parfois besoin de plus d’un post pour expliquer mes idées (j’en teste une ou deux, pareil, n’hésitez pas à réagir, merci d’ailleurs Glout) exemple ici avec Aragorn…

Skars a dit: la suite vite !!

serieusement merci, ça me permet d’avoir une seconde lecture plus technique, analytique de l’oeuvre de Tolkien.

Les objets que portent Aragorn se rangent dans trois catégories hautement symboliques, les joyaux, les anneaux et les épées. Une fois rois, s’ajouteront évidemment sceptre et couronne.

L'Anneau de Barahir par Daniel Reeve

Commençons par l’Anneau, en l’occurrence de l’Anneau de Barahir. D’abord il y a la symbolique propre de l’anneau en général, qui représente évidemment le lien, qu’on pense à l’anneau de mariage. C’est du coup le symbole de la charge, l’anneau du pape ou celui de l’inquisiteur. De même, portant un sceau, il témoigne de l’identité de son porteur et prends ainsi des valeurs dynastiques. C’est encore un objet intime.

Il peut indifféremment être chargé de sens positif ou négatif, selon les cas et l’histoire de l’objet. Ainsi celui des Nibelungen qui passe de symbole de richesse à porteur de malédiction.

Dans un sens existant et que l’on retrouve dans le SdA, l’anneau transmet un pouvoir, une fonction, liant entre eux un groupe de personnes. Le roi confie un anneau à ses chargés de mission, les confréries d’étudiants utilisent des bagues, comme les vainqueurs du Superbowl qui se reconnaissent à travers ce signe. Ainsi l’anneau unique par 20 de Sauron.

L’Anneau de Barahir possède une riche histoire qui semble incertaine au vu même des textes de Tolkien (voir Tolkiendil, un excellent site en français pour les détails). Ce qui est sur, c’est qu’il fut forgé au premier âge soit à Gondolin soit à Valinor. Possédé par Turgon, il fut donné à Barahir, le père de Beren et l’un des premiers humains amis des elfes en gage d’amitié. Il sera ensuite porté par toute la famille de Beren, passant à Elros le fondateur de Numenor. Par là, il passe à la lignée d’Elendil, puis échappe aux Champs aux Iris (où fut perdu l’Unique).

La Tombe de Tolkien à Oxford

Avec la chute des royaumes du Nord, il est un temps perdu puis revient aux Dunedains. Elrond le garde avant de le donner à Aragorn, en même temps que son nom et que l’épée (notons qu’Elrond tient encore le sceptre par dévers lui).

Plus tard, Aragorn le donnera en gage à Arwen, qui le lui rendra peut-être au mariage, avant de le laisser à ses descendants comme témoignage de la lignée.

En ce sens, l’anneau de Barahir est peut-être le véritable anneau unique, contrairement à celui de Sauron qui existe en 20 exemplaires. Plus discret, il cumule un âge immense et un destin extrêmement riche qui ne cesse de l’opposer au desseins de l’Ennemi. Plus encore, c’est le seul objet du premier âge à survivre à la fin du seigneur des Anneaux.

Son double sens d’héritage et de charge semble assez mis en valeur.

Passons aux joyaux. Avec les sels (alchimiques) les joyaux sont la forme pure de la terre. Nous en reparlerons en évoquant les cavernes, la terre impure est le lieu privilégié de l’initiation. Le joyaux est ce qui en ressort, purifié et dispensant la lumière.

Feanor Forgeant les Silmarils par Angus, pour les vieux fans de JRTM

Les joyaux, les Silmarils en premier lieu, tiennent une place importante dans l’oeuvre du professeur. Ils sont presque systématiquement liés à un créateur qui en magnifie la substance et nous renvoie encore au thème de la maîtrise de la nature.

Il n’est sans doute pas anodin de voir Aragorn gagner les pierres qui le caractérisent au cours de l’aventure. A savoir l’Elessar (dont il prendra le nom), le Palantir et l’Elendilmir.

L'Elessar par John Howe que j'admire.

Je passe rapidement sur ces objets avant de parler de l’épée, on y reviendra lorsque nous aurons évoqué plus en détail l’initiation de Grand-Pas.

Elessar est le nom de deux joyaux, l’un appartenant à la famille de Luthien et passé à l’ouest, l’autre fabriqué pour Galadriel et passé à Arwen qui le lui rendra pour qu’elle l’offre à Aragorn. Notez une certaine symétrie.

Elendilmir est le nom de la couronne d’Elendil, un joyau visible même sous la couverture de l’Anneau du Destin. Perdu, retrouvé par saroumane, elle deviendra la couronne d’Elessar Telcontar.

On reparlera des palantir.

L’épée n’est pas une arme banale. C’est le premier outil de guerre de l’homme, au contraire de la hache, la flèche ou la lance. Tranchante, elle divise et en divisant, elle détermine. Ainsi en est il du glaive de la justice qui tranche le vrai du faux, le juste de l’injuste. Elle se rapproche ainsi des facultés de la raison, qui définit et détermine tout autant.

On peut aussi penser à la scène de l’épée posée entre les amants, qu’on trouve tant dans Tristan que dans les Nibelungen, et qui renforce encore cette identification positive et discriminante.

C’est l’arme de l’humain par excellence, les fomoirés irlandais comme les chevaliers monstrueux de Bretagne portent des gourdins, des haches, des armes informes qui correspondent à leur statut.

Sir Gawain et Le Chevalier Vert par John Howe

Les rois et les dieux au contraire peuvent manier une épée, voire même l’investir de leur pouvoir. Ainsi d’Excalibur, qui est la descendante de l’épée sacrée de Nuada (je crois) un des sept trésors sacrés d’Irlande, l’une des manifestations du divin dans le monde.

L’épée reste souvent verticale dans les représentations des rois et de la justice. En plus de ses implications phalliques, cette image semblable à une obélisque renvoie encore au schéma ascensionnel, à l’idée de l’épée comme arme souveraine.

On peut penser au interdits autour de son port au moyen âge, ou au protocole de la cour de france, où le roi seul porte l’épée perpendiculairement au corps, l’angle s’affaiblissant avec le rang du porteur.

Notons encore que le lien entre juge et guerrier est fort dans tout le monde indo-européen, Arthur restant le meilleur exemple de juge-souverain, mais Dumézil en parle mieux que moi.

Il reste à dire que, liée au sang, l’épée peut se retourner contre son porteur, parler de lignage, d’épée brisée, et de Narsil…

Thouny demande: Juste un détail qui m’a fait tiqué : l’anneau unique existe en 20 exemplaire ?

Epimethée répond: Un plus trois plus sept plus neuf=20 (soit trois pour les rois elfes sous le ciel, sept pour les…. etc…), c’est une façon de parler bien sur, mais en gros les 20 anneaux de Pouvoir sont liés et reproduisent la même fonction. On en reparlera aussi. C’était un peu fait exprès, c’est bien tu suisguiño.gif

Glout ajoute: Concernant les 20 anneaux forgés par/pour Sauron, leurs fonctions est moins d’octroyer un pouvoir, de transmettre une fonction / un role, ou de lié un groupe, que d’en dominer les porteurs, en en faisant des esclaves.

Donc sauf si on considère qu’on lie les porteurs par la soumission, je ne suis pas sur que la comparaison faite avec lse anneaux de confréries, ou ceux donné par les rois à leur commmanditaires soit juste.

Et pour les 20 anneaux, 3 furent donnés aux seigneurs elfes, 7 aux seigneurs nains, 9 aux rois humains. Tous furent forgés par des elfes avec l’aide de Sauron qui possedait un grand savoir dans ce domaine. Et Sauron forgea lui même en secret son anneau (l’unique) en y introduisant la moitié de son pouvoir.

Sur ce Epimethée: Ben la question du caractère positif ou négatif du lien m’apparaissait moins essentielle que celle du lien lui-même (and in the darkness  bind them). Effectivement, les Spectres perdent toute volonté mais entrent dans un groupe déterminé et spécifique en portant cet anneau. Spectre de l’Anneau, c’est bien une fonction particulière, tout comme esclave.

Sinon yep pour l’historique, à part que les anneaux des Elfes ne furent jamais touchés par Sauron. Leur destin reste lié à celui de l’Unique. Je comptais de toute façon reparler de ces objets.

Série de timbres parus en 2004 en Angleterre, dessins de la main de Tolkien

Glout continue: Je soulevais juste ce point  car tous les exemples que tu donnais avaient une connotation positive ;)

Mais effectivement, spectre de l’anneau est une fonction à part entiere.

Loki : Si ton gamin te dis vouloir devenir spectre de l’anneau plus tard, colle lui une baffe et dis lui de viser plus haut :D


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