D’abord, quelques précisions: vous l’avez constaté, la plupart du temps, lorsque j’évoque les symboliques des objets, mais aussi des personnes, je ne me préoccupe pas de savoir si Tolkien avait cette idée en tête (je pense pas qu’il s’intéressait au superbowl). En tout cas pas directement. Je veux dire que ses symboles se rangent dans un régime d’images similaires. Il est à mon avis indéniable que certaines de ces notions ne lui étaient pas inconnues, au vu de son métier et de sa connaissance incroyable des mythes. Mais d’autres, sans être directement des inspirations, précisent, éclairent les images que provoquent les objets ou les personnages.
C’est un autre travail, que j’essaye de distinguer, de comprendre la signification interne, la cohérence propre du texte. Mais elle n’est significative dans ce que j’essaye de faire qu’en rapport avec d’autres éléments de l’imaginaire.
Parlons donc des aspects plus sinistres des épées. D’abord, un schéma récurrent est celui de la lame qui se retourne contre son porteur. On retrouve le thème dans le suicide du général vaincu, qui se lance contre son arme, comme Marc-Antoine. Il serait facile d’y lier le motif japonais du Seppuku, même si le bushido n’est pas la chevalerie, le sabre y occupe une place non pas similaire mais comparable à l’épée. Chez Tolkien, on trouve ce thème dans Les Enfants de Hurin, Turin Turambar tuant par accident un de ses amis, son épée promet de le servir mais aussi de lui prendre la vie pour l’expiation de son crime (notons que l’objet parle à cette occasion) Turin est alors connu comme la Noire Epée. Elle lui prendra la vie après que son destin tragique ait été révélé, ainsi que l’ampleur de ses crimes.
L’épée reste droite même si son porteur se révèle injuste ou criminel. Le thème inverse existe cependant. Le meilleur exemple en est Stormbringer, l’arme D’Elric de Melnibonnée dans la saga de Michael Moorcock . L’oeuvre est complètement imprégnée de psychanalyse et d’inversions: Elric est Roi, il détruit l’Empire, tue sa fiancée. L’épée le fait sombrer dans la folie en lui donnant un pouvoir démesuré. Cela suffit pour penser que l’image est une inversion exacte du motif que nous avons vu, le pouvoir cette fois-ci sombrant dans la démesure et la folie, réaffirmant encore le thème récurrent que nous avons mis en évidence autour de l’épée.
Le lignage de l’arme est essentiel, puisqu’il renvoie au thème du forgeron, nécessaire mais dont les secrets le placent à un endroit particulier de l’imaginaire. Hephaïstos est un dieux boiteux, qui peut donc emprunter plusieurs chemins et qui maîtrise la ruse, le Dolos. comme le montre l’histoire d’Aphrodite et d’Arès capturés par son filet, un artifice comme les automates qu’il peut construire (Talos). Il forge cependant les armes de la justice de Zeus. Notons aussi qu’il habite une cave de feu, respectivement lieu et agent d’initiation particulièrement importants. C’est Promethée, toujours grâce au Dolos et à l’artifice, qui transmettra ce feu, et les arts et métiers appris des dieux, aux hommes, s’opposant à la Diké, la justice divine. On sait comment l’histoire finira… Pandore…
On retrouve des images semblables chez Loki, (selon Vernant qui cite Dumézil mais je vais chercher la source, les deux types là sont des très grosses références) dieu forgeron et dieu de l’intelligence tout autant que dispensateur de malheur.
La figure du forgeron mériterait de très longs développements, d’autant que, vu les secrets de sa fabrication, la lame est liée au sang dès avant son utilisation. Certains, si ce n’est qu’un mythe c’est tout autant bien, prétendent que les lames de fer brulantes étaient plongées dans des animaux sacrifiés (voire des humains, voire le forgeron lui-même pour les armes les plus puissantes). Dit comme ça, c’est un rituel basique faisant naître la lame dans le sang. En fait, la lame se charge en carbone, ce qui donne de l’acier.
Mais le rituel magique reste essentiel. C’est dans le même sens qu’il faut prendre les runes qui les décorent ou les reliques dans le pommeau des armes du Moyen-Age. En forgeant une épée on obtient plus qu’une arme, qui peut donc avoir un nom.
Il serait très intéressant d’analyser le couple Feanor/Melkor à l’aune de ce référentiel, sachant que Feanor est le meilleur forgeron, surpassé uniquement par Aulë, ou par Melkor qui lui enseigne l’art de forger des armes. Ou bien l’histoire de la création des Anneaux qui reprend un motif similaire.
En attendant, cette création dans le secret explique peut-être comment l’épée peut devenir un symbole lumineux car issu des ombres et du feu, elle les transcende et devient l’instrument de la justice et du juste.
Cependant, elle peut retourner ces ombres si son porteur échoue.
C’est ici qu’intervient le motif de l’épée brisée. Sous le titre “pour empêcher la copulation”, le Gremoire du Pape Honorius propose un sortilège consistant à briser une lame de couteau dans la porte de la chambre où l’acte aura lieu. Il y a d’évidente similitude entre la lame brisée et l’impuissance des amants. On a déjà dit comment le sexe est lié au pouvoir (Mitterrand, Chirac, Clinton et Kennedy entre autres poursuivant l’image du souverain aux reins féconds). On pourrait donc utiliser cette image de lame brisée dans le sens de l’impuissance, c’est à dire de la perte de pouvoir, c’est à dire de souveraineté.
Notons que la lame D’Elendil est parente de celle qui arracha un Silmaril sur la couronne de Morgoth, par son forgeron Telchar. Tout se passe comme si, en attendant, l’épée brisée face à Sauron annonçait déjà la chute de la lignée qui est pourtant juste sur le point de s’établir. Isildur en effet, tout en utilisant son moignon de lame pour blesser Sauron, s’empressera de prendre pour lui l’Anneau Unique, commettant ainsi la faute ultime de s’attribuer un pouvoir injuste. Il n’est pas étonnant qu’il perde ensuite la Couronne, l’Elendilmir, en même temps que sa vie et l’Anneau aux champs aux Iris. Dès ce moment, les lignées de Gondor et d’Arnor ne peuvent que décliner jusqu’à l’arrivée d’Aragorn.
Thouny a dit: J’ai pas réussi à lire le Grimoire que t’as filé en lien… J’arrive sur e sommaire, mais quand je clique sur les liens (en rouge), rien ne s’ouvre, et chrome ne me dit pas qu’il a bloqué une pop-up.
Sinon, deux questions : Melknor, c’est bien l’ancien maître de Sauron (ou approchant), non ? Et Feanor, qui c’est ?
Glout a dit: Pas vu le lien.
Oui Melkor est l’ancien maitre de Sauron. Il est en quelque sorte l’origine du mal.
Féanor est un Elfe (de mémoire) dès que je peux je te trouve et donne plus d’info si personne ne l’a fait.
Feanor est le plus grand des Elfes, de l’avis général. C’est un parent de Galadriel, l’un des plus hauts seigneurs des Elfes, le meilleur forgeron et le plus versé dans les secrets des joyaux précieux. Son histoire, et celle des Silmarils, occupe une place centrale dans la mythologie de Tolkien. Melkor ayant volé les joyaux, Feanor jurant par le serment le plus inviolable qu’aucune puissance au monde ne l’empêchera de les récupérer. Il provoque donc le départ des Elfes des Terres Bénies vers la Terre du Milieu, levant l’épée pour la première fois contre des Elfes. Ainsi s’enclenche le cycle des Silmarils qui ne s’achèvera, passant par Beren et Luthien, qu’avec le voyage d’Earendil vers les Terres Bénies, le père d’Elrond et d’Elros.
Le Grimoire est en lien dans une autre section, euh… en fait j’en ai un fac-similé d.onc j’ai pas vérifié les liens. C’est juste la table des matières on dirait en fait. Si tu veux je te la file… mais t’es responsable de ce que tu fais avec.
Yep pour Melkor, c’est aussi Morgoth, selon le nom que lui donnèrent les Elfes
” Pour empêcher la copulation”
“Pour cette expérience faut avoir un canif neuf, puis, par un samedi, vous écrivez avec la pointe, derrière la porte de la chambre où couchent les personnes; Consumatum Est, et rompez la pointe du canif dans la porte.”
Je me déresponsabilise totalement de l’utilisation de ce machin.
Thouny répond: Je veux bien le grimoire, si tu veux me le passer =D Ça a l’air fun, ton truc ^^
Et merci à toi et Glout pour les réponses, comme j’ai lu que Bilbo et les trois SdA, y’a pas mal de références que j’ai pas.
Ben je l’ai en livre, maintenant, c’est un “vrai grimoire”, sans doute composé au XVIIIème siècle et attribué au pape Honorius III. Comme ils disent sur la page Wiki consacrée aux grimoires “le diable y est montré comme un instrument de puissance”. Je fais pas de commentaires sur l’interprétation gnostique de Lucifer, mais ça reste un texte à prendre avec du recul. Y a eu un fait divers y a 30 ans en Suisse Romande qui impliquait l’ouvrage et qui s’est terminé par un meurtre…
C’est un texte tardif, qui reprend pas mal d’autres sources sans les comprendre et qui a surtout une valeur documentaire. Tu le trouve sur Amazon et tout ça
Ah oui, ça m’a paru clair mais c’est Feanor qui fabrique les Silmarils. J’ai déjà dit, prévenez-moi si je suis trop obscure, c’est facile de se laisser emporter.
Thouny réagit: C’est un vrai grimoire ? Aah, Ok… Je croyais que c’était une plaisanterie, qu’un zigoto anonyme (ou pas) avait fait semblant d’attribuer à un mec connu… C’est sérieux, ton truc, en fait oO
Ben… c’est une autre question. En fait, sa composition ressemble probablement à celle que tu décris puisque l’ouvrage est attribué à un pape du XIIIème siècle. Après, il fait partie de ces textes ambigus (et chiants à lire) qui entretiennent des fantasmes depuis des siècles. Après, je dis pas et tout mais la sorcellerie c’est pas forcément rigolo. J’ai lu le travail d’une ethnologue qui avait étudié celle de Normandie dans les années 70, après avoir travaillé sur la violence dans les tribunaux algériens, quelqu’un de sérieux et de rationnel donc. Après son travail (passionnant) elle s’est retrouvée tellement prise par son sujet qu’elle n’arrivait plus à en sortir, qu’elle ressentait réellement ce qu’elle décrivait. Sa santé en danger, elle a suivi une psychothérapie et un désensorcellement afin de sortir de cet univers bien trop violent pour elle.
Donc voilà, je prends pas ce genre de texte à la légère, on peut y projeter bien trop de choses.
Moklo réagit: Ethnographe si on en croit ses mots au moins dans les premiers chapitre, faut vraiment que je le finisse ce livre de Jeanne :p
euh… question piège, appellation pourrie, suivant les cas on dit ethnographe, ethnologue ou anthropologue… mais sur le terrain effectivement on dit plutôt graphe. Yep, il est pas mal du tout… (Les Mots la Mort les Sorts par J. Favret-Saada, y a une suite, plus anthropologique mais j’ai plus le titre en tête)
Moklo ajoute: Selon les cas, l’école, la nationalité… oui je sais j’ai fait un semestre où on apprend limite que ces nuances :p Pour ça que je précisais que ce sont ses mots (à chaque chapitre: “Soit une ethnographe, qui..”) pour m’épargner d’avoir à discuter plus de qui a raison. Héhé.




























