Archive pour la catégorie '1'

15
avr
10

A propos de forgerons, d’épées et de grimoires

D’abord, quelques précisions: vous l’avez constaté, la plupart du temps, lorsque j’évoque les symboliques des objets, mais aussi des personnes, je ne me préoccupe pas de savoir si Tolkien avait cette idée en tête (je pense pas qu’il s’intéressait au superbowl). En tout cas pas directement. Je veux dire que ses symboles se rangent dans un régime d’images similaires. Il est à mon avis indéniable que certaines de ces notions ne lui étaient pas inconnues, au vu de son métier et de sa connaissance incroyable des mythes. Mais d’autres, sans être directement des inspirations, précisent, éclairent les images que provoquent les objets ou les personnages.

C’est un autre travail, que j’essaye de distinguer, de comprendre la signification interne, la cohérence propre du texte. Mais elle n’est significative dans ce que j’essaye de faire qu’en rapport avec d’autres éléments de l’imaginaire.

l'Epée de Damoclès par Richard Westall

Parlons donc des aspects plus sinistres des épées. D’abord, un schéma récurrent est celui de la lame qui se retourne contre son porteur. On retrouve le thème dans le suicide du général vaincu, qui se lance contre son arme, comme Marc-Antoine. Il serait facile d’y lier le motif japonais du Seppuku, même si le bushido n’est pas la chevalerie, le sabre y occupe une place non pas similaire mais comparable à l’épée. Chez Tolkien, on trouve ce thème dans Les Enfants de Hurin, Turin Turambar tuant par accident un de ses amis, son épée promet de le servir mais aussi de lui prendre la vie pour l’expiation de son crime (notons que l’objet parle à cette occasion) Turin est alors connu comme la Noire Epée. Elle lui prendra la vie après que son destin tragique ait été révélé, ainsi que l’ampleur de ses crimes.

Elric de Melnibonnée

L’épée reste droite même si son porteur se révèle injuste ou criminel. Le thème inverse existe cependant. Le meilleur exemple en est Stormbringer, l’arme D’Elric de Melnibonnée dans la saga de  Michael Moorcock . L’oeuvre est complètement imprégnée de psychanalyse et d’inversions: Elric est Roi, il détruit l’Empire, tue sa fiancée. L’épée le fait sombrer dans la folie en lui donnant un pouvoir démesuré. Cela suffit pour penser que l’image est une inversion exacte du motif que nous avons vu, le pouvoir cette fois-ci sombrant dans la démesure et la folie, réaffirmant encore le thème récurrent que nous avons mis en évidence autour de l’épée.

Hephaïstos

Le lignage de l’arme est essentiel, puisqu’il renvoie au thème du forgeron, nécessaire mais dont les secrets le placent à un endroit particulier de l’imaginaire. Hephaïstos est un dieux boiteux, qui peut donc emprunter plusieurs chemins et qui maîtrise la ruse, le Dolos. comme le montre l’histoire d’Aphrodite et d’Arès capturés par son filet, un artifice comme les automates qu’il peut construire (Talos). Il forge cependant les armes de la justice de Zeus. Notons aussi qu’il habite une cave de feu, respectivement lieu et agent d’initiation particulièrement importants. C’est Promethée, toujours grâce au Dolos et à l’artifice, qui transmettra ce feu, et les arts et métiers appris des dieux, aux hommes, s’opposant à la Diké, la justice divine. On sait comment l’histoire finira… Pandore…

On retrouve des images semblables chez Loki, (selon Vernant qui cite Dumézil mais je vais chercher la source, les deux types là sont des très grosses références) dieu forgeron et dieu de l’intelligence tout autant que dispensateur de malheur.

La figure du forgeron mériterait de très longs développements, d’autant que, vu les secrets de sa fabrication, la lame est liée au sang dès avant son utilisation. Certains, si ce n’est qu’un mythe c’est tout autant bien, prétendent que les lames de fer brulantes étaient plongées dans des animaux sacrifiés (voire des humains, voire le forgeron lui-même pour les armes les plus puissantes). Dit comme ça, c’est un rituel basique faisant naître la lame dans le sang. En fait, la lame se charge en carbone, ce qui donne de l’acier.

Trempe d'une lame de couteau

Mais le rituel magique reste essentiel. C’est dans le même sens qu’il faut prendre les runes qui les décorent ou les reliques dans le pommeau des armes du Moyen-Age. En forgeant une épée on obtient plus qu’une arme, qui peut donc avoir un nom.

Il serait très intéressant d’analyser le couple Feanor/Melkor à l’aune de ce référentiel, sachant que Feanor est le meilleur forgeron, surpassé uniquement par Aulë, ou par Melkor qui lui enseigne l’art de forger des armes. Ou bien l’histoire de la création des Anneaux qui reprend un motif similaire.

En attendant, cette création dans le secret explique peut-être comment l’épée peut devenir un symbole lumineux car issu des ombres et du feu, elle les transcende et devient l’instrument de la justice et du juste.

Cependant, elle peut retourner ces ombres si son porteur échoue.

Epée brisée dans le Guernica de Picasso

C’est ici qu’intervient le motif de l’épée brisée.  Sous le titre “pour empêcher la copulation”, le Gremoire du Pape Honorius propose un sortilège consistant à briser une lame de couteau dans la porte de la chambre où l’acte aura lieu. Il y a d’évidente similitude entre la lame brisée et l’impuissance des amants. On a déjà dit comment le sexe est lié au pouvoir (Mitterrand, Chirac, Clinton et Kennedy entre autres poursuivant l’image du souverain aux reins féconds). On pourrait donc utiliser cette image de lame brisée dans le sens de l’impuissance, c’est à dire de la perte de pouvoir, c’est à dire de souveraineté.

Epée du sacre des rois de France : Joyeuse ou Epée de Charlemagne Paris, musée du Louvre

Notons que la lame D’Elendil est parente de celle qui arracha un Silmaril sur la couronne de Morgoth, par son forgeron Telchar. Tout se passe comme si, en attendant, l’épée brisée face à Sauron annonçait déjà la chute de la lignée qui est pourtant juste sur le point de s’établir. Isildur en effet, tout en utilisant son moignon de lame pour blesser Sauron, s’empressera de prendre pour lui l’Anneau Unique, commettant ainsi la faute ultime de s’attribuer un pouvoir injuste. Il n’est pas étonnant qu’il perde ensuite la Couronne, l’Elendilmir, en même temps que sa vie et l’Anneau aux champs aux Iris. Dès ce moment, les lignées de Gondor et d’Arnor ne peuvent que décliner jusqu’à l’arrivée d’Aragorn.

L'Epée d'Isildur et d'Aragorn selon le film du Seigneur des Anneaux

Thouny a dit: J’ai pas réussi à lire le Grimoire que t’as filé en lien… J’arrive sur e sommaire, mais quand je clique sur les liens (en rouge), rien ne s’ouvre, et chrome ne me dit pas qu’il a bloqué une pop-up.

Sinon, deux questions : Melknor, c’est bien l’ancien maître de Sauron (ou approchant), non ? Et Feanor, qui c’est ?

Glout a dit: Pas vu le lien.

Oui Melkor est l’ancien maitre de Sauron. Il est en quelque sorte l’origine du mal.

Féanor est un Elfe (de mémoire) dès que je peux je te trouve et donne plus d’info si personne ne l’a fait.

Feanor par Jos

Feanor est le plus grand des Elfes, de l’avis général. C’est un parent de Galadriel, l’un des plus hauts seigneurs des Elfes, le meilleur forgeron et le plus versé dans les secrets des joyaux précieux. Son histoire, et celle des Silmarils, occupe une place centrale dans la mythologie de Tolkien. Melkor ayant volé les joyaux, Feanor jurant par le serment le plus inviolable qu’aucune puissance au monde ne l’empêchera de les récupérer. Il provoque donc le départ des Elfes des Terres Bénies vers la Terre du Milieu, levant l’épée pour la première fois contre des Elfes. Ainsi s’enclenche le cycle des Silmarils qui ne s’achèvera, passant par Beren et Luthien, qu’avec le voyage d’Earendil vers les Terres Bénies, le père d’Elrond et d’Elros.

Le Grimoire est en lien dans une autre section, euh… en fait j’en ai un fac-similé d.onc j’ai pas vérifié les liens. C’est juste la table des matières on dirait en fait. Si tu veux je te la file… mais t’es responsable de ce que tu fais avec.

Yep pour Melkor, c’est aussi Morgoth, selon le nom que lui donnèrent les Elfes

” Pour empêcher la copulation”

“Pour cette expérience faut avoir un canif neuf, puis, par un samedi, vous écrivez avec la pointe, derrière la porte de la chambre où couchent les personnes; Consumatum Est, et rompez la pointe du canif dans la porte.”

Je me déresponsabilise totalement de l’utilisation de ce machin.

Thouny répond: Je veux bien le grimoire, si tu veux me le passer =D Ça a l’air fun, ton truc ^^

Et merci à toi et Glout pour les réponses, comme j’ai lu que Bilbo et les trois SdA, y’a pas mal de références que j’ai pas.

Ben je l’ai en livre, maintenant, c’est un “vrai grimoire”, sans doute composé au XVIIIème siècle et attribué au pape Honorius III. Comme ils disent sur la page Wiki consacrée aux grimoires “le diable y est montré comme un instrument de puissance”. Je fais pas de commentaires sur l’interprétation gnostique de Lucifer, mais ça reste un texte à prendre avec du recul. Y a eu un fait divers y a 30 ans en Suisse Romande qui impliquait l’ouvrage et qui s’est terminé par un meurtre…

C’est un texte tardif, qui reprend pas mal d’autres sources sans les comprendre et qui a surtout une valeur documentaire. Tu le trouve sur Amazon et tout ça

Ah oui, ça m’a paru clair mais c’est Feanor qui fabrique les Silmarils. J’ai déjà dit, prévenez-moi si je suis trop obscure, c’est facile de se laisser emporter.

Thouny réagit: C’est un vrai grimoire ? Aah, Ok… Je croyais que c’était une plaisanterie, qu’un zigoto anonyme (ou pas) avait fait semblant d’attribuer à un mec connu… C’est sérieux, ton truc, en fait oO

Ben… c’est une autre question. En fait, sa composition ressemble probablement à celle que tu décris puisque l’ouvrage est attribué à un pape du XIIIème siècle. Après, il fait partie de ces textes ambigus (et chiants à lire) qui entretiennent des fantasmes depuis des siècles. Après, je dis pas et tout mais la sorcellerie c’est pas forcément rigolo. J’ai lu le travail d’une ethnologue qui avait étudié celle de Normandie dans les années 70, après avoir travaillé sur la violence dans les tribunaux algériens, quelqu’un de sérieux et de rationnel donc. Après son travail (passionnant) elle s’est retrouvée tellement prise par son sujet qu’elle n’arrivait plus à en sortir, qu’elle ressentait réellement ce qu’elle décrivait. Sa santé en danger, elle a suivi une psychothérapie et un désensorcellement afin de sortir de cet univers bien trop violent pour elle.

Donc voilà, je prends pas ce genre de texte à la légère, on peut y projeter bien trop de choses.

Moklo réagit: Ethnographe si on en croit ses mots au moins dans les premiers chapitre, faut vraiment que je le finisse ce livre de Jeanne :p

euh… question piège, appellation pourrie, suivant les cas on dit ethnographe, ethnologue ou anthropologue… mais sur le terrain effectivement on dit plutôt graphe. Yep, il est pas mal du tout… (Les Mots la Mort les Sorts par J. Favret-Saada, y a une suite, plus anthropologique mais j’ai plus le titre en tête)

Moklo ajoute: Selon les cas, l’école, la nationalité… oui je sais j’ai fait un semestre où on apprend limite que ces nuances :p Pour ça que je précisais que ce sont ses mots (à chaque chapitre: “Soit une ethnographe, qui..”) pour m’épargner d’avoir à discuter plus de qui a raison. Héhé.

15
oct
09

Éclaircie

Éclaircie

Shine On You Crazy Diamond

Pink Floyd

Pour le plaisir....

Pour le plaisir....

Peut-être devrai-je être un peu plus clair sur le sens et les buts de ces écrits virtuels? Il me semble que, touchant à un sujet éminemment complexe, je t’ai promené, ami lecteur, dans un espace multidimensionnel étrange dont je dois te donner quelques clefs. Il me faut poser des arrières plans, composer quelques structures, éclairer quelques mêmes

Tous à mon sens se rejoignent dans une même direction, à savoir dans les coups de boutoir que nous recevons dans notre identité. Je ne parle pas d’un quelconque sentiment national mais d’un phénomène plus intime et plus profond qui touche au sens même de l’humain. Ceci peut être compris à plusieurs niveaux différents tant philosophiques que technologiques, autant réels qu’imaginaires, à la fois sociaux et cosmiques voire politiques.

Et une fois ces gros mots posés, je vais les développer. À partir de cette idée simple que la culture, comme la griffe ou la dent, est un processus évolutif complexe et mouvant qui permet une meilleure utilisation de la fabrique du réel. Et que si la culture n’est pas une question uniquement humaine, l’humain est décidément un phénomène culturel.

Trouvé sur http://www.urbeingrecorded.com/news/2009/08/14/the-transhuman-gap/

Trouvé sur http://www.urbeingrecorded.com/news/2009/08/14/the-transhuman-gap/

Reprenons rapidement depuis le début de l’anthropos sans nous arrêter trop longtemps et sans oublier que la première occurrence de humanus veut dire aimable ou civilisé. Nous revenons quelques millénaires en arrière, chez les Pères de la Philosophie, le phare de la Grèce, comme disait mon prof citant Hugo ou Chénier je crois, vers 1800 selon le véritable auteur: « Le monde naît, Homère chante, c’est l’oiseau de cette aurore ». (Personnellement je mise sur Chénier mais va savoir… )

Nous pouvons déjà envisager plus de 2000 ans de construction culturelle. Facile de montrer en deux phrases une filiation intellectuelle par ailleurs des plus évidente puisque nous parlons encore de philosophie et commençons nos cours avec les présocratiques. Faire comprendre le poids de cette habitude de penser l’humain depuis Platon est plus compliqué et demanderait une analyse serrée. (Par exemple) Il serait plus long encore de démontrer comment cette philosophie, tant féconde qu’elle ait pu être par la suite, répond essentiellement à des préoccupations locales géographiquement, chronologiquement et socialement. La République, bien qu’utilisée comme référence au cours des siècles, répond d’abord à une problématique hellène limitée socio culturellement. Nous passerions ensuite quelques temps sur les dialogues de Socrate et les récits d’Homère, on enlève bœufs, gras moutons, on achète trépieds et chevaux aux crins blonds : la vie d’un homme ne se retrouve pas, jamais plus elle ne se laisse ni enlever ni saisir, du jour qu’elle est sortie de l’enclos de ses dents. (Iliade IX, 405-409)

Achilles et Ajax

Achilles et Ajax

Considérant que j’y vais déjà assez fort comme, ça, je me contenterai de rappeler que la philosophie est sortie victorieuse du conflit qui l’opposa à la sophistique et que nous donnons depuis comme surnom à la Pensée l’appellation d’une école de pensée précise.

Puis nous discuterions son influence…

Et, bien sûr, nous n’aurions pas affaire à un tout monolithique. Les Chrétiens par exemple, des Chrétiens plutôt tant les voix sont multiples, ont apporté leurs pierres à l’édifice. Il serait hors de propos de tenter d’expliquer ou même d’énumérer ici toutes les influences plus ou moins repérables qui amènent les phénomènes que nous éclairons. En ce qui nous concerne, contraints de réduire, nous glisserons allègrement à la Renaissance et ses prolongements. Pour commencer. C’est à cette époque que l’individu émerge lentement sur la scène occidentale. La Réforme par exemple demande explicitement une connexion directe de celui-ci avec le texte sacré. C’est d’ailleurs autour de cette émergence que se concentrera la réflexion sur la modernité.

Derrière l’individu, il y a l’humaniste et derrière l’humaniste l’humain. Inutile de revenir sur les inspirations gréco-latines des Renaissants. La machine est lancée qui conduira aux droits de l’homme et à l’apparition de l’ego. Commencez par Weber si ça vous amuse de creuser. Et par Aldo Manuce, qui répandit la culture grecque par l’imprimerie. En passant notons que la même société qui fut à l’origine de l’autonomisation du sujet conscient est aussi la société disciplinaire qui s’applique à contrôler les corps et les comportements de ces mêmes individus. À ce propos, je t’invite ami lecteur à méditer cette phrase de Foucault, Michel, « L’âme est une prison pour le corps* ». (à la fois un koan excellent et une fabuleuse mise en abîme).

Petite métaphore flashy trouvée sur http://analepsis.wordpress.com/2008/05/

Petite métaphore flashy trouvée sur http://analepsis.wordpress.com/2008/05/

Dernièrement je me demandais si le surhumain de Nietzsche n’est pas à un niveau une attaque contre l’humain en tant que figure anthropologique. C’est-à-dire en tant que créature sociale et historique. Une partie de la sociologie du vingtième siècle a d’ailleurs critiqué cette figure que je ne m’amuserai pas ici à définir plus avant. Nous reviendrons une autre fois sur ces penseurs dont nous avons cité Foucault qui disait (je cite de tête) que la figure de l’humain, comme un château de sable, pourrait disparaître du rivage de l’histoire.

Retournons plutôt à la Renaissance à l’aide d’un livre convaincant, la galaxie de Gutenberg.Son idée forte, devenue depuis un véritable slogan, est que le média est le message.

gutgal

C’est-à-dire que le média utilisé pour communiquer conditionne évidemment la forme et dans une certaine mesure le fond de l’idée exprimée. En d’autres termes, la pensée scientifique par exemple est permise entre autres par l’invention de l’imprimerie qui diffuse sur une large échelle l’information semblable nécessaire au développement de l’esprit critique par le recoupement de ces mêmes textes facilement accessibles. Beaucoup des premiers Protestants français étaient d’ailleurs des imprimeurs.

Vers fin août 2008, une série d’articles relayés en Suisse par le Temps ont demandé si Internet pouvait rendre stupide sous prétexte que l’hypertexte changeait le rapport au texte et la façon de penser du lecteur. L’homme à l’origine de ces articles, dont je n’ai pas retenu le nom, s’est d’ailleurs inspiré du travail de Marshall McLuhan, dont je commente le livre depuis quelques lignes. Et qui fut admiré entre autres par Terrence Mc Kenna… (voire le père Teilhard et le serpent à plumes, premier article de cette série) On reparlera, depuis le temps que je le dis, de ce qu’il faut penser de la stupidité des nouvelles technologies. Je pense pour ma part qu’Erasme pleurerait de joie devant Wikipédia.

Nous continuerons en évoquant Descartes. Est-il étonnant que l’animal machine philosophique soit contemporain des débuts de la révolution industrielle? Qu’un traité intitulé L’homme machine apparaisse en 1750?  Quelles définitions nouvelles de nous-même nous donnons-nous à travers nos technologies, qui conditionnent fortement ce que nous sommes ? Et quand je dis technologie, je ne pense pas qu’au métal. La biologie change notre rapport à l’environnement devenu écosystème, la médecine permet de transformer le genre, la physique vient de réussir la téléportation quantique…Sans oublier que beaucoup des études de science sociale sont financées par des entreprises dans des buts marketing ou que nous portons nos téléphones dans la poche…

Sanan Aleskerov	 Homme-machine, zone pétrolière, Balakhani, 1999

Sanan Aleskerov Homme-machine, zone pétrolière, Balakhani, 1999

Le 22 octobre 2008, des scientifiques du MCG (medical college of Georgia) effacent une partie de la mémoire d’une souris de façon sélective. En 2009, on fait l’inverse avec des drosophiles, leur donnant de nouveaux souvenirs crées de toutes pièces.  J’ai peut-être beaucoup lu Dick, mais que penserait Proust, lui, de cette histoire? Lui qui construit l’humanité de son narrateur à travers le jeu du souvenir ?

Et que dire de Craig Venter et de ses projets de construction artificielle du vivant ? Il n’hésite pas à affirmer que nous commençons à maîtriser notre évolution. Qu’est-ce que cela peut signifier pour notre identité, notre devenir, nos potentialités ?

la_planete_des_singes

Dans une autre direction, je lisais dernièrement un livre d’éthologie qui mettait en perspective les comportements et processus mentaux des animaux. En bref, de l’apprentissage à l’imagination, chaque processus mental est perceptible sous une forme ou une autre dans diverses espèces. Certains comportements impliquent l’apprentissage ou une certaine plasticité mentale. L’auteur s’interroge alors sur une définition de la culture qui serait utile pour parler des cultures humaines ou animales sans hiérarchie anthropomorphe en se demandant non pas si les chats peuvent lire mais ce qu’ils lisent, pour utiliser une image pas trop mauvaise. Et le postulat de la spécificité humaine de la conscience se retrouve violemment déplacé, malgré toutes les précautions de l’écrivain.

Le modèle géométrique du système solaire selon Kepler, d'après Mysterium Cosmographicum (1596).

Le modèle géométrique du système solaire selon Kepler, d'après Mysterium Cosmographicum (1596).

Est-il besoin rappeler les cosmologies diverses de l’occident, d’Yggdrasil à Einstein et plus loin pour valoriser notre argument? Ce que nous pouvons, ce que nous savons, où nous nous situons conditionne notre expérience. Lorsque nous pouvons voir la Terre depuis l’espace par l’intermédiaire d’une caméra nous ne vivons plus dans le même univers que lorsque nous contemplons la clarté qui tombe des étoiles couchés sur une colline. Et nous développons des outils médiatiques pour rendre compte de ces expériences.

Je suis pas astronome mais ça doit être bien...

Je suis pas astronome mais ça doit être bien...

Les imaginaires participent donc au processus. Nous en traiterons à travers un genre principalement, à savoir la science-fiction. Tout d’abord, malgré des précurseurs comme Lucien de Samosate, Bergerac ou Voltaire, la science-fiction est un genre contemporain puisque ses premiers auteurs apparaissent au XIXe siècle. On pourrait citer Villiers de l’Isle-Adam, Wells ou Conan Doyle parmi d’autres. Puis rappeler l’age d’or ou prétendu tel des années 1920 à 1950, qui en fondent les canons majeurs, insistant ainsi sur la redoutable contemporanéité de ces textes. On pourrait aussi se reposer sur le rapport à la science, sachant que certains prétendent que la science est indispensable à la science-fiction qui la réenchante. Autant pour Lucien.

j'ai déjà vu cette gravure, si quelqu'un possède la référence...

j'ai déjà vu cette gravure, si quelqu'un possède la référence...

Ce genre, par sa proposition de base, se préoccupe de questions sociales, même si les systèmes politiques sont plus fréquents que les modèles familiaux alternatifs. Enfin, par son rapport au temps, la science-fiction est mythologique, en ce qu’elle projette dans un ailleurs ouvert à l’imaginaire et dans une temporalité particulière des structures repérables dans le groupe émetteur. Ceci étant vrai de presque  toute fiction, nous ne distinguons pas la S-F par son rapport au futur. Le steampunk, qui rejoue Vernes ou l’uchronie réécrivant l’histoire sont bien de la science-fiction.

Le seul, le vrai, le Monolithe!

Le seul, le vrai, le Monolithe!

Ainsi nous préférons nous concentrer sur des figures et des thèmes. Nous avions évoqué l’Apocalypse, qu’elle soit Chute ou Bond, en ce qu’elle cristallise dans ses acceptations contemporaines et de façon spectaculaire une série de légitimes interrogations. En plus ça met des couleurs. Mais d’abord il y a des figures. La prolifération de ces archétypes, le robot, le mutant, l’extraterrestre, l’humain véritable, l’intelligence artificielle, permet de relier ces textes, ces films, ces sites, ces messages, à une matrice de représentations et d’expériences de la conscience qui ne peut ou plutôt ne veut pas se réduire à l’humanité.

Ce successeur est le sujet de nos explorations. Alors que les Astres deviennent propices, un nouvel être se lève…

Sur http://www.dimaggio.org/Eye-Openers/posthumanism.htm

Sur http://www.dimaggio.org/Eye-Openers/posthumanism.htm

*It would be wrong to say that the soul is an illusion, or an ideological effect. On the contrary it exists, it has a reality, it is produced permanently around, on, within the body. This real, non-corporeal soul is not a substance; it is the element in which are articulated the effects of a certain type of power and the reference of a certain type of knowledge, the machinery by which the power relation give rise to a possible corpus of knowledge, and knowledge extends and reinforce the effects of this power. “the soul is the effect and instrument of a political anatomy; the soul is the prison of the body.” Discipline and Punish, The birth of the prison, Sheridan trans., New York, Vintage, 1977

30
sept
09

Nyarlathothep et le Dieu Machine Partie I Le Rôdeur devant le seuil

Nyarlathothep et le Dieu Machine Partie I Le Rôdeur devant le seuil

Thou thoughest that I was althogether such a one as thyself.

(…)

Setebos, Setebos, and Setebos !

Thinketh,  he dwelleth i’the cold o’the moon.

“Tinketh He made it, with the sun to match,

But not the stars, the stars came otherwise;(…)

Robert Browning, Caliban upon Setebos or natural theology in the island

Bender de 50ft et Cthulhu-Zoidberg dans Futurama de Groening

Bender de 50ft et Cthulhu-Zoidberg dans Futurama de Groening

Lovecraft est un auteur surprenant. Tout ou presque ayant été écrit sur sa vie de reclus, nous n’y reviendrons pas. Ce qui semble plus intéressant serait d’interroger les ouvertures que son imaginaire torturé a permises. Son influence a fait tache d’huile à plusieurs niveaux.

À l’intérieur, depuis la mort de Lovecraft, le mythe ne cesse d’évoluer depuis les tentatives manichéennes d’un Derleth pour poursuivre ses travaux jusqu’à l’excellent jeu de rôle de Chaosium, érudit mais délirant et aux bibliographies irréprochables, originales, inspirantes. Des films, parfois médiocres, des bandes dessinées, des jeux vidéos, même le docteur Zoidberg ou les pirates des Caraïbes de Disney témoignent de l’impact du mythe poulpoïde.

le pirate Davy Jones de Pirates des Caraibes. Notez la ressemblance avec Zoïdberg

le pirate Davy Jones de Pirates des Caraibes. Notez la ressemblance avec Zoïdberg

À l’extérieur, ses nouvelles sont encore citées en exemple de construction de l’intrigue, ses descriptions quasi-scientifiques d’un surnaturel extravagant sont paradigmatiques. On trouve même certains écrivains français pour rejouer Poe et Baudelaire et s’identifier à lui à coup de biographies orientées…

Nous avons déjà mis en regard ces univers avec ceux de Tolkien. Nous allons commencer par étoffer ce propos puis tenter de l’étendre et de le rendre pertinent par rapport aux bouleversements du corps humain que nous appelions cyborg un peu plus tôt. Partant, et si ce roboratif menu ne vous a pas gavé, nous reviendrons à la machine et à la singularité.

Donc Tolkien est un auteur à l’oralité profonde et dont l’œuvre est inscrite à la fois dans une tradition catholique rare en Angleterre ainsi que dans une maîtrise extrême du fond mythologique occidental. Linguistique tout autant évidemment. En ce sens, il n’est pas étonnant que son monde soit empli d’ordre à l’exception de l’Ennemi, déchu, rebelle à Eru, le Créateur du monde par la musique. Seule la nature pervertie par Sauron ou son maître Melkor peut être source d’effroi, ou la nature dont on a oublié les secrets et qu’il faut séduire à nouveau à l’image des Ents ou du mariage d’Aragorn avec une princesse elfique. La compréhension du chant de la création permet à la créature de s’unir idéalement avec voire de maîtriser cette création.

La lampe des Valar par Ted Nashmit

La lampe des Valar par Ted Nashmit, une vision des terres du début du monde de Tolkien

Pour proposer un argument concret, remontons aux temps de la création de la terre. Deux formes de divinités s’opposent : Les Valar, les agents d’Eru et Melkor le Morgoth, c’est-à-dire le noir ennemi du monde. Les Valar créent la lumière et Morgoth tente de l’étouffer. Son action, c’est une idée qui revient souvent directement, est de pervertir la création et il est rarement capable de créer par sa propre malignité, mais alors ses œuvres sont horribles. Les orcs sont une perversion des Elfes, comme le thème perverti de la musique de la création qui, au fond, participe à sa gloire. Faites-moi confiance ici. J’aime J.R.R. Un jour je savais même ses prénoms. L’œuvre de l’Ennemi, si elle semble s’opposer à la création, finit par manifester encore plus l’œuvre du Créateur. Si vous voulez des références, c’est accessible dans le Silmarilion, dès les premières pages, mais on en trouve des versions dans l’histoire des Terres du Milieu, douze volumes de travaux en cour.  Si vous préférez,on en parle. Il paraît que je m’emporte un peu sur ce sujet. Il suffit de penser que Sauron, sujet puis successeur de Melkor, est « Dark Lord on His Dark Throne »  dans le fameux poème liminaire du Seigeur des Anneaux pour retrouver cette image de ténèbres. Gandalf  quant à lui brille d’un feu blanc lorsqu’il devient Mithrandir. Ainsi deux forces semblent s’opposer, mais réunies sur un plan plus élevé.

articleimage

L’univers en apparence manichéen de Tolkien trouve sa finesse dans son style admirable, dans les milles nuances des initiations qu’il met en scène, dans les poésies elfiques ciselées comme les parures des Noldor, dans l’équilibre délicat de ses contes mélancoliques… Mais sa vision du cosmos oppose ordre et désordre comme le lumineux triomphant face aux ténèbres vaincues mais jamais tout à fait détruites. Le dernier chapitre du Seigneur des Anneaux est un véritable manifeste écologique et cosmique qui montre la Comtée ravagée par la guerre revivre par l’action de ses habitants (Ici, disons-le tout de go : lisez le livre si vous ignorez que les Hobbits vivent dans la Comté  et que vous n’avez pas tout compris aux lignes précédentes: si vous le savez par un des films, lisez le livre quand bien même). On pourrait gloser sur le rapport entre cosmos et nature, théologie et écologie. Le tout est fortement marqué du sceau de la dualité, on l’a dit, le voyage, la quête, pouvant être vue comme le moment de naviguation entre les pôles de la lumière et des ténèbres.

En face, le style de Lovecraft est puéril, il écrit des romans à deux sous, ses inventions linguistiques (Shub-Niggurath..sic…) sont au mieux étranges et il raconte à peu près toujours la même histoire de marginal perçant les noirs secrets de l’univers…Pourtant son cosmos est le lieu d’un balancement radical. Son Cosmos est un Chaos informe.

"Shoggoth Mother" by Maija Pietikäinen

"Shoggoth Mother" by Maija Pietikäinen

Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme.

Si la lumière s’oppose aux ténèbres ici aussi, l’un n’est pas la face éclairée de l’autre. La lumière effraye autant que l’ombre. Le monde de Lovecraft ne souffre ni bien ni mal, sa nature est une force incompréhensible et violente qui échappe à la maîtrise de l’humain tout en étant d’une fécondité démoniaque. La mère nature devient Ia’Shub-Niggurath le bouc noir aux milles chevreaux difformes et féconds, la pourriture s’étend sur les plantes, les bêtes et les hommes transformant les êtres en parodies grotesques et incompréhensible…L’univers lui-même peut tout à coup le temps d’une vision devenir un être inconnu et grondant, aux angles impossibles, aux dimensions brouillées.

Les dieux lovecraftiens sont terrifiants en raison de leur altérité profonde qui les met hors de  portée des humains, sauf des sorciers et des marginaux qui rejettent jusqu’à leur humanité pour les merveilles démoniaques promises par leurs divinités démentes. Cependant, malgré tout, ces dieux extraterrestres sont ancrés dans la matière. Leur puissance, leur étrangeté vient de leur maîtrise différente du monde, plus sauvage, plus intime aussi, plus savante surtout. Ils ne sont ni des créateurs ni des organisateurs, juste des êtres à l’échelle cosmique, personnifiants la nature dans toute son étrangeté mais faillibles et part de l’univers sur un plan pour l’instant inconnaissable.

Une explosion atomique ou un avatar d'Azathot sur http://www.flickr.com/photos/19458208@N00/272972197/

Une explosion atomique ou un avatar d'Azathot sur http://www.flickr.com/photos/19458208@N00/272972197/

Si l’on pose par-dessus les images lovecraftiennes une vision néo-darwinienne tourmentée de l’évolution ou les dérivés physiques des théories de l’émergence ou du chaos, on imagine aisément les deux univers mentaux se rencontrer et la nature brute et protéiforme de l’écrivain faire écho esthétiquement à quelque théorie pointue. L’imaginaire, même barbare, accompagne en douceur le basculement du centre de gravité d’un monde scientifique dont l’humain ignore et découvre l’ordre, le Cosmos, à un monde dont l’humain découvre le désordre, le Chaos. Nous pouvons donc nous permettre de jongler entre une vision rationnelle et un imaginaire assumé en tant que tel. Pensons, pour préciser les champs lexicaux, à la mécanique céleste qui accompagne les représentations du cosmos jusqu’à Newton puis imaginons le monde comme un chaos émergent. Même quand il appelle à la beauté des nouveaux modèles scientifiques, Trinh Xuan Thuan titre L’harmonie et le chaos.

Il serait hasardeux d’envisager sur ce point une influence aussi tutélaire que celle Jules Vernes ou d’Isaac Asimov, devenus des saints prophètes scientifiques et souvent cités sur le registre de la vocation. L’intérêt d’invoquer Lovecraft est bien plus de mettre en scène sur un plan impressionnant mais fictif une sensibilité au chaos émergent qui transparaît dans certaines visions soutenues par une rationalité extrême. Evidemment, le chaos scientifique est différent du chaos des Pulp et nous ne nous y avancerons pas plus.

D’autant que le thème de l’hybride et du mutant nous permet un angle d’attaque plus intéressant. Le cadre général littéraire semble biologique plus que technologique. Les limites entre ces deux mondes restent brouillées par l’étrangeté des créatures concernées. Je m’infiltrerai plus bas dans cette brèche, pour l’instant voyons des hommes des bêtes et des choses sans forme s’unir, évoluer et pour certains disparaître dans un univers débarrassé d’un centre anthropomorphe. L’univers lovecraftien n’est pas fermé à l’humain  mais plutôt à cet humain, dans le sens où la vision du réel provoque un basculement dans la folie, c’est-à-dire dans un monde aux références radicalement différentes mais tellement vraies que leur révélation provoque un effacement brutal de l’humanité du personnage, non significative lorsqu’il change d’échelle. Au prix d’une adaptation hideuse, souvent matérialisée par des tentacules, des cils vibratiles, des orifices ou des organes, le sorcier devient capable de maîtriser en partie ces énergies. Il perd alors petit à petit tout ce qui le lie à notre monde mais cela lui importe peu tant nous sommes aveuglés.

Ainsi le sorcier lovecraftien provoque une certaine sympathie trouble puisqu’il parvient par la renonciation à dépasser sa condition humaine, tout en sombrant il est vrai dans une horreur gibbeuse (sic).

le sorcier Wilbur Whateley

le sorcier Wilbur Whateley

Tout ce chemin pour en arriver à ce point, la mutation radicale. Mais je dois faire une remarque chronologique. Lovecraft écrivait dans les années 1920. Il situait ses textes dans son époque, ce qui devait augmenter leur efficacité alors et provoque aujourd’hui une délicieuse nostalgie. Sa postérité littéraire est continue mais dans des cercles limités, quoi que son influence discrète n’ait cessé de croître pour en faire un véritable lieu commun aujourd’hui. Pourtant, ses visions offrent un contexte, présenté comme effrayant soit, mais qui permettrait de dériver vers le nœud où se croisent nos technologies et nos corps dans la lumière crue d’une rationalité qui s’explose elle-même. Pour éclairer notre propos, il convient donc de faire évoluer dans l’intervalle deux personnages littéraires et scientifiques: le mutant et le robot. Et si les Astres sont propices, vous attendrez un peu avant de lire la suite…

... le demi-frère de Wilbur illustré par Raphael Garcin

... le demi-frère de Wilbur illustré par Raphael Garcin

En passant, Robert Browning met en scène Caliban, fils du démon Sétébos et de la sorcière Sycorax selon la tempête de Shakespeare dans un dialogue du crée au créateur paru peu après les thèses de Darwin…

Toutes les illustration sont propriétés de leurs auteurs et reproduite à des fins désintéressées pour instruire et distraire. Naïvement. Merci.




Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.